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Luther - Avis tranché sur la série Luther, en attendant le début de la saison 3

Luther (En Attendant (Pas) la Saison 3) : Calvin et Hobbes, c’est mieux !

Par Jéjé, le 11 juin 2013
Par Jéjé
Publié le
11 juin 2013
Saison 3
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Pour mes rattrapages d’été, j’ai décidé cette année de commencer par un cycle des "Grands Feuilletons Policiers Récents". Pour faire mon choix, je me suis fié à l’avis général (si tant est qu’il existe, disons donc pour être plus précis, mon ressenti de ce qu’est l’avis général) et ai sélectionné les séries que j’ai estimées avoir été le mieux reçues.

J’ai ainsi regardé Bron|Broen (The Bridge). Conquis dès le premier épisode, j’ai dévoré la saison en moins d’une semaine.
Confiant, j’ai enchaîné avec Luther, aux échos plus que positifs.

Et là, j’ai été confronté à quelque chose d’assez inhabituel.
S’il m’arrive fréquemment de ne pas être d’accord avec l’avis général, le plus souvent, c’est une divergence à la marge ("c’est pas si bien que ça", "c’est pas si mauvais que ça"). Et puis, les opinions sont suffisamment partagées pour que je ne me retrouve pas seul.
Sur Luther, c’est différent.
Même si j’ai fini par trouver des critiques émettant des réserves, essentiellement du côté des Anglais et du Village (minimes les réserves, je précise...), je reste vraiment perplexe devant l’étendue abyssale qui me sépare des avis les plus négatifs.
Parce que, pour moi, Luther est un exemple d’échec artistique complet, d’une série trop ambitieuse qui se perd complètement dans une exécution paresseuse.

Mais détaillons et illustrons un peu plus précisément (avec plein de spoilers) ce que rate la série, c’est-à-dire à peu près tout.

1 Son antihéros de génie

Luther est, ô surprise, un flic borderline, qui se joue des règlements et qui est prêt à tout risquer pour mettre hors état de nuire les pires criminels de Londres. Son combat forcément intime et viscéral contre le mal urbain a fait comme première victime son mariage. La suivante semble être sa carrière, qu’il ne doit pour quelque temps encore qu’à son inestimable brillance d’esprit.

Je n’ai rien contre les stéréotypes, mais il faut qu’ils soient mis en scène et en action avec un minimum d’efficacité et de conviction.
La série se contente d’énoncer les qualités et les défauts de son héros sans jamais parvenir à nous les montrer.

Luther, brillant ? J’entends bien les personnages secondaires nous répéter à l’envie à quel point sa finesse de déduction est le plus grand atout de la police londonienne, mais, à l’écran, tout ce qu’on le voit, c’est une sorte de Monsieur Irma bien chanceux.

Exemple (épisode 1.04)

Le co-équipier : Hmm, mais comment se fait-il que le méchant parvienne à kidnapper ses victimes sans qu’elles ne se défendent ? Il doit inspirer confiance de façon spontanée.
Luther : C’est sûr, c’est un... Chauffeur de taxi !

Un chauffeur de taxi ? Pas un policier ? Pas un pompier ? Pas un médecin ? Pas un père avec un enfant dans les bras ? Non, dans Luther, la personne qui inspire le plus confiance au monde, c’est le chauffeur de taxi. Vraiment ?

Plan suivant. Le méchant conduit un taxi.

Exemple (épisode 2.03 )

Le co-équipier (devant une vidéo de très mauvaise définition) : Mais, mais que fait le méchant accroupi ? Il refait son lacet ? Il envoit un SMS ?
Luther : Pas du tout. Il doit sûrement lancer un dé pour savoir s’il va commettre son crime ou non.

Plan suivant. Le méchant lance des dés avant de massacrer des passants à coups de marteau.

Luther, torturé ? Là encore, à l’écran, la série nous montre tout autre chose, dans ce cas des explosions de rage. Luther détruit une porte à mains nues, Luther brise un téléphone, Luther renverse un bureau...

Ce personnage n’existe ainsi que par des démonstrations spectaculaires des qualités qu’elles devraient illustrer mais avec lesquelles elles n’ont en fait qu’un très lointain rapport.
Luther apparait plutôt en fait comme un personnage frustré et colérique, dont les éclairs d’intuition magique [1] alimentent un complexe de supériorité. On est loin du génie ambigu qu’on nous vend dans les dialogues.

2 Ses personnages secondaires

Leur principal (et quasi unique) trait de caractère correspond au degré d’allégeance qu’ils ont envers Luther.

Je comprends que sur le papier, pour une série qui s’appelle Luther, la foi en un personnage prêt à se sacrifier pour le bien d’autrui et pour lutter contre le mal, puisse jouer dans la caractérisation des personnages. C’est peut-être même ce qui m’a amusé le plus dans la première saison [2].

— Ripley, le fidèle parmi les fidèles, le nouveau co-équipier, assigné à Luther au début de la série, dont les traits de caractère tient dans la toute première phrase qu’il adresse à Luther le jour de leur rencontre. [3]
Il fera toujours tout ce qu’il lui dira, sans jamais rien remettre en cause. Side-kick à la loyauté naïve et inébralable, il sera récompensé par l’estime de Luther.

— Reed, le traître, le frère ignoble, qui pour son gain personnel et par couardise infligera les plus grandes blessures à Luther.

— Teller, la sceptique opportuniste, c’est la chef qui couvre ses entorses à la règle tant qu’il résoud les affaires (on se demande comment il est possible qu’aucun des criminels arrêtés dans ce cadre n’est pas forcément libéré pour vice de procédure), mais au moment, elle doit vraiment lui faire confiance, elle le trahit.

— Schenk, l’incrédule sauvé, qui passe ses premières apparitions à tenter de faire tomber Luther, jusqu’au moment où il décide de croire en Luther et d’en devenir le supérieur hériarchique en saison 2.

Le gros problème vient du fait qu’ils n’ont aucune autre espèce d’épaisseur et qu’ils restent tout au long de la série des pions sans identité propre dans un jeu théorique d’écriture.
Leurs brusques prises de conscience ou leur fidélité à toute épreuve paraissent complètement artificielles, et témoignent d’une écriture qui fait agir ses personnages uniquement pour le besoin de l’intrigue et des intentions de ses auteurs plutôt que par leur logique interne propre.

Le finale de la saison 1 est édifiant de ce point de vue là.
Dans un épisode qui ne recherche la tension que pour la tension, il n’y a aucune raison cohérente pour que Reed se rende chez Zoé, aucune raison pour que Teller croie aveuglement Reed, aucune raison pour que Luther ne donne pas quelques explications à Ripley par téléphone et lui demande juste de le croire.

Le pire, c’est qu’en saison 2, ces variations d’allégeance à Luther disparaissent complètement. Tout le monde devient un vaillant petit soldat de Luther. Dans ces quatre épisodes, les personnages secondaires (du commissariat) n’existent plus que comme distributeurs interchangeables d’indices à Luther.

Sauf une nouvelle femme flic. Mais son questionnement de l’éthique de Luther est tellement paresseux, qu’elle en devient le cliché de la "femme emmerdeuse empêcheuse de tourner en rond des séries" à anti-héros masculins...

3 Ses personnages féminins positifs

Il y en a trois : la pute, la sainte et la psychopathe.

Je ne rigole pas.

Zoé, la brave épouse, qui ne se définit que par ses sentiments amoureux. Elle aime Luther. (Trop, ce qui l’a poussé à s’en séparer.) Elle voudrait aimer Mark.
De toute façon, elle n’a qu’une seule véritable fonction dans la série : mourir pour permettre au personnage de Luther de gagner un peu en épaisseur et de devoir gérer une crise existentielle.

Lucy, la pute de quinze ans, n’a elle non plus qu’une seule fonction : être sauvée par Luther. C’est sa princesse Peach, mais comme on est dans le sombre et le noir, il doit l’enlever des griffes non de Razor mais de l’industrie du porno nécrophile.

Et Alice Morgan. La tueuse psychopathe, d’un niveau de brillance similaire à celui de Luther.
(Comment le sait-on ? Parce que jour où elle a tué ses parents, Luther a décrété qu’elle était trop intelligente pour pouvoir être arrêtée, et parce qu’elle a ce don d’être toujours au bon endroit au bon moment, à l’instar de tous les méchants des daytime soaps.)
Elle est pour moi est le personnage le plus problématique de la série parce qu’elle est caractéristique de l’absence totale de point de vue des créateurs de Luther sur ce qui est sensé être le coeur de la série : le mal.

4 Son approche du "mal"

Jusque là, les conséquences de la faiblesse de l’écriture étaient relativement anodines : personnages typiques sans épaisseur, intrigues cousues de fil blanc, rebondissements incohérents... Pas de quoi s’offusquer outre mesure.
Mais la série se veut être plus qu’un simple série policière. On sent bien les intentions, on sent bien que le tourment de Luther devrait venir de sa proximité et de son intimité quotidienne avec le mal.

La plupart des meurtres se déroulent devant les yeux du spectateur et mettent en scène des actes assez dérangeants. Un criminel qui lèche le visage de la victime chez laquelle il vient d’entrer menaçant de tuer l’enfant qui joue à proximité, un homme qui rit nerveusement en défonçant à coups de marteau la porte de la salle de bain dans laquelle s’est réfugié sa victime, une femme meurt de froid dans un congélateur, des passants sont tués au hasard à coups de marteau dans la rue.
Pour mon goût personnel, ces scènes sont trop nombreuses, mais de leur filmage froid et clinique se dégage une sensation de malaise qui exclut tout plaisir de divertissement.

Malheureusement, cette mise en scène sans fard de la violence est complètement gâchée par la glorification du personnage de psychopathe d’Alice Morgan, que la première saison transforme en deuxième héros de la série en faisant d’elle un contre-point romantique et quasi humoristique à l’atmosphère pesante générale.

On aboutit alors à un discours contradictoire et maladroit qui veut que la violence et le meurtre, c’est affreux, et mal, et glauque, quand des fous, des médiocres ou des nihilistes en font l’expression de leur maladie, de leurs frustrations ou de leurs jeux, mais drôle et léger quand des psychopathes en font l’outil de leur "génie" (et qu’ils aident au passage le gentil héros à se débarrasser des vrais méchants).

Entre Haneke ou Tarantino, il faut choisir.
Le mélange n’est que creux et vain.

Jéjé
P.S. Mais peut-être que je ne suis pas sensible du tout au jeu d’Idris Elba et de Ruth Wilson...
Notes

[2Même si je crois que j’ai quand même sur-interprété un tout petit peu cet aspect de la série pour sortir de mon exaspération. M’enfin, c’est quoi cette manie de donner des noms de grands penseurs à ses personnages de fiction ?

[3"Bonjour, j’ai demandé expressément de travailler avec vous."