Une intelligence qu’on pourrait qualifier d’« au-dessus de la moyenne » peut être un facteur extrêmement aliénant. Quand ton cerveau fonctionne à une vitesse supérieure, la capacité à comprendre les gens normaux rapidement peut souvent pousser à considérer ceux-ci comme de simples montres. Des objets dont la mécanique semble complexe, mais qui sont si programmés par celle-ci que leur fonctionnement en devient prévisible. On se retrouve lassés, par ces gens si faciles à lire - et si faciles à manipuler. Et on perd facilement le goût aux interactions sociales, qui sont réduites à de simples énigmes résolues en un rien de temps. On finit totalement dégoûtés de celles-ci, des gens. [1]
Cet état de fait est quelque chose qui est profondément ancré dans le Sherlock Holmes d’Elementary, jusqu’à ce qu’il rencontre Watson. Leur relation évolue rapidement en un respect mutuel, puisque celle-ci peut se hisser à un niveau de déduction proche du génie de Sherlock. Et c’est là la chance de celui-ci. Le fait d’avoir rencontré une femme qui, malgré ses capacités de déduction, reste profondément connectée à ses sentiments humains, qui sont si faciles à oublier quand ceux avec qui on communique sont trop évidents, trop faciles à comprendre. Et c’est grâce à elle que, petit à petit, Sherlock commence à être capable de se connecter à d’autres êtres humains, comme on le voit avec ce brillant début de saison 2. Et en même temps, on découvre Watson, qui cherche un petit ami mais revient déçue de chacun de ses rendez-vous, probablement un effet secondaire de sa fréquentation de Sherlock, qui l’a élevée elle aussi au-dessus de la « masse ».
Dans « The Diabolical Kind » (2.12), on apprend que Sherlock communique par lettres avec Moriarty, emprisonnée. Ces deux personnages sont « uniques », en ce que leur génie les lie à des niveaux que les êtres humains normaux ne peuvent totalement comprendre. Le bonheur de découvrir son alter ego dans une perception du monde peu répandue, le bonheur de trouver quelqu’un qu’on ne comprendra pas en un rien de temps. Le bonheur de découvrir une énigme qu’on ne peut résoudre aussi facilement qu’on résout toutes les autres. Le bonheur de découvrir un challenge en une autre personne ; un challenge auquel on n’avait encore jamais été confronté. Le bonheur d’être stimulé intellectuellement.

Dans cet épisode, Moriarty (en plus de révéler l’existence de sa fille, qu’elle a abandonnée à la naissance car elle ne se sentait pas capable d’être mère) évoque un mentor dans ses activités criminelles. Et elle pose à Sherlock une question d’une importance capitale, alors qu’elle lui explique pourquoi elle n’a pas tué les gardes qui la retenaient prisonnière (elle savait que pour lui, ses actions auraient été répugnantes). Elle lui demande “Is that... how you learned to be one of them ? By, learning to care, - how your actions seemed in the eyes of another ?” Ce à quoi Sherlock répond “I’m not sure I AM one of them..”. [2]
Et alors on comprend, si on ne l’avait pas déjà fait. On comprend l’aliénation, mais aussi tous les progrès que Sherlock a faits depuis le début de la saison 1, dans ses relations aux autres, qui pourtant ne lui permettent toujours pas de se sentir réellement humain. Et on se demande. On se demande si, si Moriarty avait rencontré, à la place de son mentor dans la criminalité, une personnalité comme Watson, elle n’aurait pas pu tourner autrement. Si être evil n’est pas juste une réaction à l’incapacité de se connecter à d’autres êtres humains qu’on considère comme inférieurs. Si être evil n’est pas qu’un moyen de mener des activités réellement stimulantes.
Et c’est là une des qualités qui rend Elementary aussi importante que beaucoup de séries mieux réputées. Parce qu’elle se penche sur l’être humain et sur toute une palettes de sentiments, qu’elle n’a pas peur de faire évoluer ses personnages de manière subtile mais crédible, et qu’au-delà du simple procedural, elle nous offre des personnages à la psychologie riche, et des relations fascinantes à voir se développer.
[1] J’ai conscience que m’assimiler au génie de Sherlock peut faire prétentieuse, mais même si ce n’est pas exactement au même niveau, je suis ce qu’on appelle "une personne à haut potentiel", et c’est pour ça qu’Elementary me touche autant ; parce que j’y retrouve des problèmes auxquels j’ai longtemps été confrontée et qui n’ont pas été des plus faciles à gérer. Je précise que je ne pense pas que cet élément fasse de moi une "meilleure personne", et que c’est même plutôt le complet opposé.
[2] "Est-ce que c’est comme ça que tu as appris à être l’un d’entre eux ? En apprenant à te soucier de comment tes actions apparaîtraient aux yeux des autres ?" "Je ne suis pas sûre d’être l’un d’entre eux".