Énorme succès populaire, elle a déclenché dans les médias d’outre Rhin des débats intenses entre historiens, philosophes et éditorialistes et apparemment des discussions inédites entre les différentes générations d’Allemands sur leur cette période de l’Histoire [1].
Même si son titre original (Unsere Mütter, Unsere Vätter / Nos Mères, Nos Pères) semble indiquer (de façon assez pompeuse) que cette mini-série a parmi ses intention l’ambition de donner une représentation exemplaire d’une génération sous cette période, elle reste une œuvre de fiction particulière et la simple expression de la vision personnelle d’un scénariste et d’un réalisateur.
On ne peut ainsi évidemment pas en en tirer la moindre généralité sur l’attitude globale de la génération dépeinte au moment des faits et non plus la regarder comme une incarnation du rapport actuel du pays et de sa population (ou même d’une partie) à la Seconde Guerre mondiale.
La réussite de Generation War, comme toute fiction historique, tiendrait avant tout à sa capacité à faire vivre des personnages bien définis et à esquisser en arrière plan des éléments crédibles de la Grande Histoire.
A mon sens, l’échec est total sur tous les niveaux (excepté peut-être au niveau visuel).

Quand on fait leur connaissance dans la première scène, dans un bar à la tombée de la nuit, Wilhelm et Friedhelm, deux frères d’une famille bourgeoise berlinoise font leurs adieux à trois de leurs amis, Viktor, Charlotte et Greta. Ce qu’il y a d’important à savoir nous dit la voix-off, celle du frère aîné, c’est qu’ils ont grandi ensemble et qu’ils sont amis.
Ces jeunes gens urbains ne semblent pas concernés par la société dans laquelle ils vivent, il leur paraît par exemple complètement naturel de faire des allusions sarcastiques à la judéité de Viktor en pleine rue, que, contrairement aux règles en vigueur, Greta soit sa petite amie, et que dans le même temps, Charlotte soit heureuse d’aller faire son devoir de femme allemande comme infirmière sur le front russe. Pour ce groupe très éclectique, chacun considère que la guerre est un petit inconvénient avec lequel il va falloir composer avant de pouvoir reprendre sa vie normale.
Le gros problème, au delà du fait que cette présentation peine à nous convaincre de la crédibilité de cette amitié, est qu’on n’en saura jamais plus sur ces personnages, ils vont rester les types établis dans ce court passage - le soldat sérieux, le lecteur pessimiste, le juif amoureux, l’infirmière motivée, la chanteuse ambitieuse - et ne vont exister que par leurs trajectoires à partir de 1941.
Comme s’il n’y avait rien eu dans leur vie pendant leurs vingt premières années.
Toutes leurs décisions ne seront que des réactions à des événements ponctuels, on ne comprendra jamais la motivation de ces personnages isolés particulièrement du côté des deux femmes, dont il n’y aura pas un seul mot pendant toute la série sur leur origine sociale ou sur leur famille. Greta va par exemple rester toute la guerre à Berlin sans que la série ne se focalise sur autre chose que l’aventure qu’elle va entretenir avec un officier S.S.
Ne trouvant aucun élément psychologique pour soutenir la narration de la "petite histoire", le scénariste s’ingénie à multiplier les rencontres fortuites entre ses personnages et les rebondissements les plus éculés. S’enchaînent ainsi les coïncidences les plus grossières (Friedhelm sauvé en Rusdie par Charlotte alors que son cas avait été jugé désespéré le médecin en chef de l’hôpital, Friedhelm, à nouveau sauvé, par Viktor cette fois-ci, en Pologne lors d’une embuscade de la résistance polonaise contre l’armée nazie…) et les "fausses" morts (Friedhelm, lors du cliffhanger du premier épisode, pris entre les feux des Allemands et des Russes, Wilhlem, lors de l’assaut d’une ville en Russie, Wilhelm, condamné à mort lors du cliffhanger du deuxième épisode, Charlotte sauvée de la vengeance des Russes par l’infirmière juive qu’elle avait dénoncée et qu’elle croyait morte…) telle une mauvaise telenovela, qui finissent par supprimer toute vraisemblance aux parcours des cinq amis.
L’échantillon réduit des quelques archétypes que sont ces cinq amis et la pauvreté avec laquelle ils ont été développés conduisent à faire de la représentation de la Grande Histoire une sélection hasardeuse de vignettes trop souvent décontextualisées de la Seconde Guerre Mondiale vue du côté allemand.
A travers Wilhelm et Friedhelm, on voit certes la déshumanisation des soldats à mesure que le temps passe, mais dans une peinture relativement banale. La transformation de Friedhelm en froide machine à tuer n’est pas liée à la spécifité de cette guerre-là, elle est une conséquence de l’enlisement des batailles, d’une lutte pour sa propre survie et de l’obéissance aux ordres.
La voix-off de Wihlmen participe à la décontextualisation. Ce jeune homme, pour noble et droit qu’il soit, est peu au fait de l’idéologie qui mène la guerre dans laquelle il est impliqué. Il répète souvent des phrases assez banales comme "les vrais gagnants de cette guerre sont les mouches", "ce n’est pas toujours facile de savoir ce qui est juste"… La reprise récurrente au cours des épisodes de la déclaration initiale de Friedhelm sur le fait que "la guerre n’amène que ce qu’il y a de pire en (dans les gens)" par la voix-off est extrêmement gênante. Cette phrase est juste, mais pour la Seconde Guerre mondiale, elle me semble incomplète. Ce qu’il y a de pire (dans les gens) a aussi amené cette guerre.
De plus, avoir choisi un groupe d’amis où pas un seul semble n’avoir une once de ressentiment envers les Juifs conduit la mini-série à mettre en scène l’antisémitisme en périphérie de la série et à l’exposer d’une façon lacunaire assez troublante.
Du côté des soldats allemands, on voit un antisémitisme d’Etat. Quand dans une scène du premier épisode, la milice ukrainienne embarque des femmes et des enfants, Whilhelm et ses soldats tentent de s’interposer et de sauver une petite fille. Leur supérieur leur explique que ce sont les ordres et qu’elle n’est pas une civile parce qu’elle est juif. Et c’est le supérieur, lui-même, qui l’exécute.
L’antisémitisme "banal" de la population, si on le voit quelques instants à Berlin chez la famille qui occupe l’appartement des parents de Viktor après leur déportation, cet antisémitisme est seulement mis en scène dans les passages en Pologne. Fermiers comme membres de la résistance polonaise, ce sont les seuls à exprimer clairement leur rejet et leur haine viscérales des Juifs.
Le passage le plus problématique de la série à ce niveau à mon sens est quand le chef du groupe de la résistance polonaise que l’on suit demande à ses camarades de détrousser les cadavres des soldats allemands qu’ils viennent de tuer, en prenant tout, "des dents aux dents en or".
Il n’a pas de représentations des camps de la mort dans la série (ce qui en soi n’est pas forcément une mauvaise chose), mais que cette pratique d’enlever les dents en or qui reste un élément associé dans la conscience collective à la solution finale soit transférée dans cette situation est une erreur.
Et il est vraiment ennuyeux que l’anti-sémitisme se cantonne à des personnages d’une seule nation.
Avec des personnages inexistants aux motivations individuelles incompréhensibles, qui ne définissent que par leurs trajectoires aléatoires, Generation War ne propose qu’une version incomplète, frustrante, maladroite et peu crédible de ce qu’elle semblait vouloir raconter.
[1] On ne peut bien évidemment pas évaluer le degré de résonance, de nécessité ou d’importance que ce type d’entreprise de mise en images a pu avoir pour les téléspectateurs allemands.