Un chef d’oeuvre, disait-on.
Et dans ce genre de configuration, je ne peux pas résister. Je dois absolument voir l’original en premier.
Après, c’est sûr, c’est plus difficile d’être indulgent avec le remake, surtout quand le matériel de base est une réussite (en même temps, c’est assez rare le phénomène d’adaptation d’œuvres médiocres).
Mais c’est le jeu : aux scénaristes de montrer que l’intérêt de leur entreprise ne se résume à une simple photocopie pour des téléspectateurs peu curieux et qu’elle témoigne d’une nécessité de raconter cette histoire-là dans un contexte nouveau, d’un point de vue différent, d’une manière décalée.
Mais c’est quoi cette série anglaise ?
House of Cards est.... une adaptation (on y revient) produite pour la BBC en 1990 d’un livre sur les coulisses de la politique anglaise.
En quatre épisodes, elle suit les manipulations de Francis Urquhart, le Whip Chief (l’équivalent de nos présidents de groupe parlementaires) conservateur, pour faire avancer sa carrière à un moment où il estime que sa fidélité n’est pas récompensée à sa juste mesure par son parti au pouvoir.
L’image un peu terne en 4/3 est assez traumatisante pour le téléphage de 2013, d’autant que quasiment toutes les scènes sont filmés en gros plans.
Mais malgré ce visuel rudimentaire, la série trouve des procédés extrêmement futés pour faire entrer le spectateur dans le cheminement de la pensée de ce personnage. Sa marque de fabrique consiste à le faire s’adresser au téléspectateur au milieu d’une scène, une fois par un léger regard à la caméra accompagné d’un sourire, une autre fois avec avec quelques phrases directement à son intention.
Ce procédé plonge le spectateur dans l’immédiateté de ses réflexions, contrairement à la voix-off qui, elle, donne des explications formulées postérieurement de ce qui se déroule à l’écran. Il est d’autant plus utile que ce personnage est engagé dans une croisade solitaire.

Francis Urquhart n’a pas d’allié loyal à qui il pourrait expliciter clairement et distinctement ses intentions et ses manœuvres, sa seule véritable alliée étant sa femme, avec laquelle la confiance et la complicité est telle qu’il ne communique qu’avec très peu de mots.
Alors pour lui permettre d’arriver à ses fins et pour permettre au spectateur de comprendre ses plans, la série met en scène une jeune journaliste politique qu’il va utiliser en la laissant découvrir des éléments confidentiels qu’il a besoin de rendre publiques ; cette relation va donner lieu à des échanges (terriblement savoureux) où Francis ne dit rien et où la jeune fille et le spectateur comprennent des choses différentes.
Pour faire simple, House of Cards est une série sur des personnages intelligents qui se comportent comme tel, en faisant pleinement confiance à l’intelligence de ses spectateurs.
C’est tellement évident, mais je ne peux m’empêcher de souligner que l’interprétation de toute la distribution, et des deux acteurs principaux en particulier, est exceptionnelle.
Après ces quatre (premiers [1]) épisodes, je me suis dit, avec un optimisme qui m’a surpris, que si l’adaptation américaine ne lui arrivait ne serait-ce qu’à la cheville, on tenait sûrement une très bonne série.
Qui pour adapter ?
On peut comprendre que pour sa première production originale, Netflix, le premier diffuseur de contenus en streaming aux US, ait opté pour une certaine sécurité et ait choisi un matériau de base déjà existant d’une aussi grande qualité. Et, qu’Avec David Fincher derrière la caméra (pour les deux premiers épisodes et aussi à la production), et Kevin Spacey, Robin Wright Penn devant, il était prêt à ne reculer devant aucune dépense pour limiter les risques d’un échec artistique.
Alors je m’étonne un tout petit peu du choix du scénariste, Beau Willimon, un auteur de théâtre qui n’a jamais écrit pour la télévision.
Certes, il s’est aventuré du côté de la fiction politique : il est l’auteur de la pièce The Idles of March/Les Marches Pu pouvoir et de l’adaptation (encore !) pour le cinéma. Certes, House of Cards a sûrement une dimension shakespearienne (dès qu’on parle des Anglais et de la politique, il est de bon ton de mentionner Richard III). Mais le monsieur n’avait pas encore fait ses preuves à la télé.
Sur le papier, je trouve ça un peu joueur de la part de Netflix, mais bon, on ne va pas reprocher une petite prise de risques chez celui dont on dit qu’il est appelé à devenir un élément incontournable dans la production des séries télé américaines.
Mais quand même, c’était pas terrible en plus, les Marches du Pouvoir. J’ai le souvenir d’un film mou et trop didactique...
Bon, mais c’est bien la version américaine ?
C’est affreux.
J’ai eu l’impression d’être devant " House of Cards pour les nuls".
Alors, oui, la trame est vraiment similaire à la version anglaise.
A la grosse différence près que cette adaptation, au lieu de montrer des personnages intelligents, met en scène des personnages qui se disent intelligents, qui passent leur temps à le répéter, le rabâcher, le souligner, sans jamais le montrer, dans une écriture qui a tendance à prendre le spectateur pour un gentil demeuré.

Par exemple, pour suivre l’esprit de Francis Underwood, l’élément central d’House of Cards, Beau Williamson reprend l’adresse directe par le personnage principal aux spectateurs.
Mais il décide de ne pas s’en contenter et tente d’étoffer le personnage de Madame Underwood en multipliant les scènes de conversations entre les deux époux, des conversations remplies de métaphores alambiquées, de pauses intenses, de regards profonds et de de répliques très explicites.
Dans la version anglaise, quand Francis Urquhart revient chez lui, blessé de ne pas être au gouvernement, sa femme, en trois répliques, lui suggère, sans le dire directement, d’organiser la chute du premier ministre.
— His weakness, his refusal to take responsability for ferm leadship is going to bring this governement down sooner or later...
— Unless he was to relinquish the leadership...
— Unless a better man would take the leadership from him.
Et en deux autres qu’elle a toute confiance dans sa capacité à réussir. La scène dure une minute.
Dans la version américaine, Underwood ne rentre pas chez lui directement. Il traîne dans Washington. Puis il se fait tancer par sa femme pour ne pas l’avoir tenu au courant. Avec des échanges comme celui-là.
— When have we ever avoided each other ?
— I wanted a solution first.
— Do you have one ?
— No, I don’t.
Et ça continue pendant deux minutes pour se finir sur Francis qui déclame solennellement : "I know what I have to do."
Mais ce n’est pas fini. Ils se couchent, Underwood se relève, puis sa femme, ils discutent à nouveau pour que l’un déclame sur le ton empesé : "We’ll have a lot of nights like this, making plans, very little sleep."
Jamais dans la version anglaise, il n’a été exprimé clairement entre la mari et sa femme qu’une machination était en marche, pourtant c’était on ne peut plus clair grâce à la précision et à la concision des dialogues.
Dans la version américaine, ça délaye, ça rabâche, ça se répète, dans une lenteur autosatisfaite insupportable, jusqu’à ce que des répliques supposément importantes, vidées de leur nécessité, ne concluent ces échanges qui ne que trop duré.
Et c’est alors que le scénario avec un personnage de secrétaire loyal ajoute un troisième disposif pour s’assurer que l’on perçoive bien la pensée d’Underwood.
Avant même l’apparition de la journaliste, il va lui déclarer "We need a buffer, someone we control completely"...
Jamais ce n’est dit à Londres. Ce n’est même pas encore imaginé. Ce n’est en rencontrant la journaliste que Urquart va penser à l’utiliser.
Le pire, c’est que ce verbiage rend les adresses à la caméra inutiles et transforment une formidable trouvaille en un gimmick prétentieux.

Les mêmes faiblesses d’écriture peinent à créer un quelconque intérêt à la relation entre Underwood et la journaliste.
Cette dernière devrait être d’une intelligence et d’une culture politique suffisantes pour comprendre dans ses premiers échanges les sous-entendus d’Underwood, mais la série la force à se comporter comme une petite écolière angoissée, et pire, à un moment la force à dire que "peut-être ils sont dans une zone éthiquement, légalement, limite, mais bon", réplique d’un affront cinglant pour le spectateur qui n’avait pas besoin qu’on lui souligne au marqueur ce dont il s’était rendu compte tout seul.
Ce premier épisode ne se rattrape même pas par sa description du milieu politique de Washington. Elle se limite pour l’instant à la mention des postes qu’occupent quelques personnages secondaires. Curieusement, le mot "démocrate" n’est pas prononcé de l’épisode, ce qui me paraît frileux, voire étrange. Alors que la série originale se concentre bien plus sur les pratiques politiciennes que sur la chose politique, elle s’ancre dès la première minute dans le parti conservateur dans sa période post-Thatchérienne.
Je ne devrais avoir aucune raison de continuer.
Pourtant, j’ai envie d’être optimiste.
Encore.
Je me dis qu’une fois que j’aurai intégré que ces deux séries ne jouent pas dans la même cour, que j’aurai accepté qu’à une satire sophistiquée Netflix a préféré un thriller pataud conspirationniste un brin prétentieux, j’apprécierais de voir se développer des histoires autour des deux agréables surprises de la distribution que sont, pour moi, Constance Zimmer et Corey Stroll.
Je me dis qu’il est possible que l’écriture se fluidifie au cours de la saison, trouve son rythme et que Williamson parvienne à dé-théatraliser ses dialogues.
Je me dis que le sujet est suffisamment fort et la saison est suffisamment longue pour que surgissent des variations ou des prolongements intéressantes des intrigues anglaises.
Et j’aime beaucoup le fait de pas avoir à attendre pour en avoir le cœur net.
[1] Il existe deux autres miniséries qui prolongent l’histoire de Francis Urquhart et que je vais m’empresser de dévorer dans les prochains jours