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House of Cards - Critique de la première saison (complète) de House of Cards

Bilan de la Saison 1: Voilà, c’est fait.

Par Jéjé, le 16 février 2013
Par Jéjé
Publié le
16 février 2013
Saison 1
Episode 13
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J’ai vu la première saison de House of Cards. Au vu de la critique à charge que j’avais écrite du pilote, il pourra sembler assez étrange (ou caractéristique de tendances masochistes) à certains que je me sois astreint à suivre une dizaine d’heures supplémentaires de ce "thriller pataud un brin prétentieux".

Mais j’y peux rien.
Si j’aime autant les séries télé, c’est qu’il y a toujours, inhérente à sa forme de work-in-progress, la possibilité d’une gigantesque progression. [1]
S’accrocher pendant quelques dizaines d’épisodes peut s’avérer terriblement payant. Et je crois que j’apprécie d’autant plus la saison actuelle de Grey’s Anatomy que j’avais trouvé la première (et quelques autres) assez médiocre.

Au delà de ça, je l’admets, je suis assez sensible aux "événements".
Quoiqu’on en pense, House of Cards est un événement.
Elle pourra peut-être dans quelques années être abordée comme une série comme les autres, mais pour l’instant, elle reste immanquablement associée à sa condition de première "vraie" série produite et "sortie" par Netflix et par les déclarations d’intention très ambitieuses de ses créateurs.
En effet, son accès se fait sous une forme inédite (les 13 épisodes de sa saison 1 ont été disponibles le même jour) mais surtout David Fincher et Beau Willimon ont expliqué un peu partout que la perspective de cette diffusion atypique avait influencé leur écriture.

Voici ce qu’a pu dire Beau Willimon dans une interview avec Alan Sepinwall :
"So they don’t have to but we always thought about it as like a 13-hour movie. You know, that we wanted it to have a cinematic pace and feel to it. We wanted the storytelling not to be a traditional five act, A-story, B-story, beginning, middle, and end for every episode. "

Bon, on a un peu l’impression qu’il ignore ce qui s’est passé sur le câble depuis 1999. Et je ne suis pas sûr de vouloir comprendre ce qu’il veut dire quand il veut donner "une allure cinématographique" à la série.

Pour Matt Zoller Zeit de Vutlure, ça doit faire référence, outre le visuel qui favorise les grands plans d’ensemble, à "une mise en scène courageuse qui laisse les moments respirer et qui s’autorise à s’attarder sur les silences gênants".
Je pense qu’il parle de la façon pompeuse qu’ont les acteurs de déclamer leurs répliques, particulièrement dans les conversations à deux personnages, et par les pauses intenses qu’ils peuvent prendre avant de répondre à leur interlocuteur.

Pour ma part, j’associe ça plus au "daytime soap" qu’au cinéma...

Mais oui, House of Cards prend son temps.

Là où beaucoup y voit un rythme contemplatif, j’y vois un délayage narratif de la part d’auteurs qui n’ont pas la maîtrise suffisante des codes des séries télé pour les bousculer.

L’épisode huit nous en donne l’exemple le plus frappant.
La série abandonne la plupart des intrigues du "long film" en cours et délocalise ses deux personnages principaux, Underwood dans l’université où il a fait ses études, et Russo, dans l’Etat dont il va tenter de gagner le poste de gouverneur.

Dès le pilote, Underwood est présenté comme un mégalomane avide de pouvoir.
(Au passage, quelle révolution incroyable de baser une série autour des aspirations d’un cinquantenaire hétérosexuel blanc, m’enfin, passons…)
On le suit ainsi à travers les manigances qu’il met en œuvre et la stratégie du jeu d’échecs qu’il compte suivre pour parvenir à ses fins.
A l’épisode 8, la série décide qu’il est important de comprendre les fêlures et le passé de cet homme, phénomène loin d’être novateur dans les séries télé depuis 20 ans...
On devrait être rassuré que les règles d’écriture des séries s’imposent d’elles même aux scénaristes. Malheureusement, ceux-là colle à Underwood l’espace de 40 minutes un meilleur ami oublié, qui n’existe que pour provoquer en lui des interrogations sur le sens de ses choix, interrogations qui n’auront aucune espèce d’importance sur la suite de sa trajectoire et qui n’apporteront aucun éclairage sur ce qui s’est déjà passé. Certaines réflexions paraissent même contradictoires avec le personnages.

Sans s’en apercevoir, Willimon & Co réinventent le concept de l’épisode de remplissage complètement inutile (ceux que les fans d’une série un peu déçus appellent "de transition").
Pour la deuxième fois.
Le troisième épisode n’est rien d’autre que 50 minutes passées à tenter de montrer la valeur d’Underwood sur le terrain. On se doute bien que s’il occupe actuellement la position de chef de file des congressmen démocrates, il est capable de gérer une crise politique au niveau local…

La série aurait sûrement gagné à ce que ses créateurs ne s’expriment pas sur la forme de la série télé mais en regardent un peu plus.

Dans un autre passage de son interview avec Alan Sepinwall, Willimon déclare :
"So because we didn’t have to create artificial cliffhangers in that way, we could really invest our time in layered storytelling and sophisticated characters."

Ce qui est terrible, c’est que le seul moment où j’ai été vraiment pris par House of Cards, c’est quand elle a vraiment joué le jeu du cliffhanger.

A la fin de l’épisode 9.
Underwood donne à Zoé, la journaliste, une information qu’il croit juste (le décompte des voix sur le vote pour une proposition de loi concernant l’élection de Russo). Pour ne pas s’exposer, Zoé la confie à une collègue (Constance Zimmer) avec laquelle elle a construit une relation de confiance, pour qu’elle la sorte sous son nom.
Or, après la trahison de Claire, le spectateur sait que cette information est fausse.
L’épisode s’arrête une fois que le vote a eu lieu et que le résultat est à l’opposé des prédictions d’Underwood.

J’étais vraiment dans l’une des situations qui me plait le plus devant une série.
Je voulais savoir la suite.
(Enfin !)
Je voulais voir les conséquences pour la relation de Zoé et de sa collègue, ce qui allait être développé sur ce qui se passe quand un journaliste respecté sort une information erronée...

Pas de chance, on ne reverra pas Constance Zimmer avant l’épisode 11 dans lequel elle apparaît moins de dix secondes sans qu’à aucun moment on ne fasse référence à ce qui s’est passé deux épisodes plus tôt…

Mais en tout cas, précédemment, la série était prenante parce qu’elle n’essayait pas de prétendre magnifier ou transformer le genre.

"So because we didn’t have to create artificial cliffhangers" !

Rien qu’avec cette remarque, on pourrait faire une petite place pour Beau Willimon à la rédaction de pErDUSA, parce qu’il nous écrase tout en terme de mauvaise foi.
La saison se termine sur un exemple typique de cliffhanger complètement artificiel...
Underwood est parvenu à ses fins. Zoé et sa fine équipe de reporters-détectives (qui passent leur temps dans les deux derniers épisodes à dénouer et donc à ré-expliquer encore et encore les manigances qu’on a vu se dérouler devant nous, c’est très très excitant...) ont compris ce qui s’était passé.
Il aurait été suffisant de terminer la saison sur Underwood qui va faire du jogging avec sa femme, satisfait du résultat de ses actions.
Le spectateur sait très bien d’où vient le "danger" pour le personnage dans la saison suivante.
Mais comme ce n’est apparemment pas suffisamment excitant, les scénaristes font découvrir à l’assistant d’Underwood que les journalistes sont sur sa piste. Il l’appelle, mais en allant courir, Underwood a laissé son téléphone portable chez lui.
La saison se termine sur le téléphone qui sonne dans le vide.

Cette péripétie de dernière minute est complètement superflue et éloigne le spectateur de l’intrigue générale pour se concentrer sur des enjeux complètement dérisoires.
Stemper va-t-il laisser un message ?
Underwood écoutera-t-il son téléphone avant de prendre sa douche ?
Ou après ?

"we could really invest our time in layered storytelling and sophisticated characters"

En treize épisodes, la série s’est vraiment focalisée sur quatre personnages (Francis, Claire, Zoé et Peter). En oubliant de donner vie aux autres, qui sont restés des "catalyseurs" d’intrigues plutôt que de véritables personnages.

Cette absence d’un entourage défini, de collègues ou d’adversaires identifiables et avec une certaine épaisseur, fut particulièrement dommageable pour le personnage de Francis.
N’ayant en fait été menacé que par ses propres erreurs et par des entités plus puissantes (Samcorp. et autres conglomérats) que n’importe quel homme, il n’a jamais pu développer des qualités de stratège particulières qui l’aurait rendu un minimum digne d’intérêt et est resté pendant toute la saison l’archétype de l’ambitieux médiocre.
Peter, non plus, n’a pas pu dépasser sa fonction, lui, de marionnette manipulée. En guise d’épaisseur, les scénaristes lui ont collé deux enfants et ont tenté de jouer la corde de la famille pour créer (artificiellement, à mon sens) du tragique à son destin.

Les bonnes surprises sont venues du côté des deux femmes.
Pas franchement convaincu par l’actrice dans le pilote (il faut qu’elle pâtit d’une absence totale d’alchimie avec Kevin Spacey), j’ai été agréablement surpris par la trajectoire de son personnage dans le monde en mutation du journalisme contemporain et par la performance de Kate Mara.
Quant à Claire, si elle a eu son lot de moments inutiles et convenus (toute son histoire avec son photographe rebelle pour commencer), c’est facilement le personnage le plus réussi. Elle est la seule qui perçoit les faiblesses de stratégie de son mari, qui s’inquiète de son devenir en cas d’échec : elle agit comme un personnage à part entière qui ne tire pas uniquement sa nécessité de sa présence comme un moyen de la faire avancer.

Mais un (ou deux) bons personnages ne sont pas suffisants.

Loin d’être la révolution annoncée par ses créateurs, House of Cards n’est pas non plus - et c’est le plus dommage - une bonne série.

HBO et CBS ont encore de beaux jours devant eux.

Jéjé
Notes

[1Il n’y a pas que Beau Willimon qui est capable d’énoncer des truismes avec une prétention ronflante.