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Torka Aldrig Tårar Utan Handskar - Avis sur les trois épisodes de la mini-série suédoise

Torka Aldrig Tårar Utan Handskar: Une mini-série au titre imprononçable sur la Suède et le SIDA

Par Tigrou, le 28 novembre 2013
Par Tigrou
Publié le
28 novembre 2013
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Je regarde assez peu de séries non américaines.
On a beau me dire que les versions israéliennes de Homeland et In Treatment sont géniales, m’encourager à essayer le The Killing danois original ou me dire de me mettre à Borgen, je repousse toujours à plus tard le moment de me lancer, par peur que la barrière de la langue et l’absence du formatage américain auquel je suis habitué ne m’empêchent d’apprécier l’histoire que je regarderai.

Pourtant, quand j’ai vu un article du site Rue89 s’enthousiasmer pour Torka aldrig tårar utan handskar, une série suédoise au nom imprononçable (qui apparemment signifie « N’essuie jamais une larme sans gant ») sur les années SIDA à Stockholm, jamais diffusée en France et disponible uniquement dans une version sous-titrée en anglais plein de fautes d’orthographe, ma curiosité l’a emporté.

C’est quoi ?

Torka aldrig tårar utan handskar est une mini-série suédoise de 3 heures (3 épisodes d’une heure) diffusée en 2012, qui nous raconte l’histoire d’un groupe d’amis homosexuels dans les années 80, au moment où le SIDA apparaît à Stockholm.

Un gros mélo, donc.

Mais un mélo dans ce que ce genre peut faire de mieux, avec un thème fort, un discours engagé et des personnages humains et attachants.

C’est avec qui ?

Des acteurs suédois que je n’avais jamais vus nulle part.
C’est dommage d’ailleurs, car ils sont tous impeccables dans leur rôle.

Profitons-en d’ailleurs pour anticiper une question de Jéjé : oui, la série passe le test de Bechdel (de justesse), mais niveau interaction entre les personnages féminins, c’est pas trop ça !

Ça parle de quoi ?

Ça raconte l’émergence du SIDA dans les années 80 dans la communauté gay à Stockholm.

Contrairement à pas mal d’œuvres consacrées à ce sujet, et malgré quelques courts passages au ton documentaire assez ratés, la série ne prétend pas revenir sur toute l’histoire de la maladie.
Au contraire, elle se focalise sur un groupe de 7 amis homosexuels, le couple de héros et cinq de leurs amis, qui feront partie des premières victimes.

En se concentrant sur eux, la série dresse à la fois le portrait de la communauté gay de cette époque, et nous montre l’arrivée de la maladie dans une société où l’homosexualité était encore très marginalisée. Surtout, elle parle – en creux – de l’indifférence et du déni qui ont entouré l’émergence du SIDA, considéré comme un « cancer gay ».

L’originalité de Torka aldrig tårar utan handskar, c’est que, contrairement aux films « grands publics » qu’on a l’habitude de voir sur le SIDA (Philadelphia, Les Témoins…), elle ne se concentre pas sur un seul malade.
Elle s’intéresse à ces groupes d’amis de l’époque dont les membres, un par un, tombaient malade et mourraient. Ces groupes pour qui les enterrements sont devenus d’un coup plus courants que les mariages, et où les séropositifs qui se rendaient à la cérémonie pour dire adieu à leurs amis savaient qu’ils seraient sans doute les prochains.
J’avais déjà vu des témoignages sur cette période dans des documentaires, mais je n’avais jamais vu une œuvre de fiction raconter le SIDA comme ça.

Et c’est bien ?

C’est vraiment très bien.

Pourtant, autant le dire tout de suite, la série est loin d’être parfaite et demande un minimum d’investissement. Parce qu’il y a, malheureusement, un énorme fossé entre le fonds – très fin - et l’emballage – souvent cheap, voire parfois racoleur.

L’écriture est très fine, les interprètes excellents, et les images assez travaillée... Malheureusement, pour des raisons qui m’échappent (je serai curieux de connaître les coulisses de la série), on n’a l’impression qu’une fois le tournage terminé, le reste a été bâclé.

La série souffre d’un montage souvent agaçant et perturbant, qui abuse des mélanges d’époque, jusqu’à nous perdre, et qui revient tellement sur certains plans – pourtant très beaux à l’origine – qu’il les vide de toute leur poésie et finit par les rendre lourds.
Pire, par moment, le temps d’une scène, une voix off lénifiante vient nous expliquer ce qui se passe sous nos yeux, accompagnée d’une musique « thriller » qui semblerait plus à sa place dans un mauvais documentaire sur les tueurs en série que dans une série sensible sur l’ostracisme et la maladie. Ces moments n’occupent pas plus de deux ou trois minutes par épisode, mais ils font vraiment tâche.

Bref, on est très, très loin du produit fini léché que les séries américaines nous ont appris à apprendre de ce type de projet ambitieux aujourd’hui.
Pour être honnête, voyant certains de mes a priori sur les séries non américaines se confirmer dans les premières scènes, j’ai bien failli m’arrêter à la forme, et laisser tomber après quelques minutes… Mais j’ai un peu insisté, heureusement.

Une série riche, dure et sans concessions

Car oui, quand on passe outre l’emballage (et on y arrive sans même se forcer, ce qui montre la qualité de l’écriture et des acteurs), Torka aldrig tårar utan handskar est une très bonne série.
Le projet est extrêmement ambitieux sur le fonds : un récit qui se déroule sur plus de 10 ans, une dizaine de personnages, un panel d’intrigues assez vaste…

La série aborde énormément de sujets en moins de trois heures : la découverte de l’homosexualité, la sexualité libre (et cachée) à Stockholm, l’amour et l’amitié qui peuvent naître entre des hommes que seule leur marginalisation réunissait au départ…
Et puis, bien sûr, l’émergence de la maladie : le déni originel de la communauté homosexuelle (persuadée qu’il s’agit d’un complot des médias conservateur pour les remettre dans le placard), puis la peur de la contagion, la mort des amis et des compagnons, les enterrements pendant lesquels les familles trahissent la mémoire des défunts…

Avec une telle richesse, on imagine aisément comment la série aurait pu tenir sur une saison de dix épisodes. Son format, finalement assez court, ne lui permet malheureusement pas d’approfondir certaines intrigues, qui sont à peine évoquées en arrière-plan.
Pourtant, si la série fonctionne et parvient à ne pas se noyer, c’est parce qu’elle a l’intelligence de tout investir sur ses personnages, tous bien campé et extrêmement humains.

Sans jamais rendre ses héros « politiquement correct » (la série, qui n’est pas très crue au niveau des images, ne cache ni n’excuse jamais la liberté sexuelle de ses personnages), Torka aldrig tårar utan handskar les rend extrêmement attachant et, surtout ne se permet – et c’est malheureusement assez rare pour qu’on le signale – aucun jugement sur leur façon de vivre leur sexualité.

On retrouve ce refus du « politiquement correct » dans la façon dont la série parle du SIDA.
C’est une série très dure, qui n’a rien édulcoré pour s’adapter au grand public.

Visuellement, l’ouverture du premier épisode donne le ton. La maladie du personnage principal est montrée de façon crue et viscérale, sans rien adoucir, sans rien cacher.

Plus que le côté viscéral des images, ce qui rend ces scènes bouleversantes, c’est le contraste qu’établit en permanence la série entre les moments de souffrance physique et émotionnelle infligés aux personnages, et l’indifférence de la société qui les entoure.

Ces Unes de journaux infligées tels des crachats aux malades homosexuels (comme celle qui titre « Tragédie : un premier innocent contaminé par le SIDA » pour parler d’une victime ayant attrapé la maladie par une transfusion).
Ces enterrements où les familles trahissent la mémoire des défunts en affirmant qu’ils sont morts d’un cancer pour cacher leur homosexualité.
Cette scène affreuse dans laquelle un malade décédé est emballé dans un grand sac poubelle noir et étiqueté, comme un déchet à brûler.

La série n’en fait pas des tonnes sur le sujet. Elle n’en a pas besoin. Ces quelques scènes très courtes mais répétées suffisent à nous révolter.

Dans son dernier épisode, après le décès d’un énième personnage, la série renonce même à une scène de mélo « classique » (les pleurs des proches sur le lit du défunt) pour nous infliger à la place une scène d’une cruauté assourdissante entre son compagnon et sa famille, d’autant plus dure qu’elle arrive de manière feutrée, inattendue.

En conclusion

Torka aldrig tårar utan handskar est une série (très) imparfaite, mais nécessaire , qui rend un hommage émouvant aux premières victimes homosexuelles du SIDA : ceux qui sont morts, et à ceux, plus rares, qui ont dû apprendre à survivre à leur famille d’adoption dans l’indifférence générale.

Une série qui nous prend au dépourvu malgré ses défauts, et dont on en ressort ému et révolté.

Tigrou
P.S. Vivement le remake américain sur HBO pour avoir la même chose avec dix épisodes et un emballage léché ?