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Tunnel - Avis sur les premiers épisodes de la version franco-britannique de Bron|Broen

Tunnel: Fifi Croissant et Sherlock Holmes mènent l’enquête

Par Jéjé, le 10 novembre 2013
Par Jéjé
Publié le
10 novembre 2013
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Regarder Tunnel est, pour moi, une expérience de sériephile inédite. En effet, après Bron|Broen en février, The Bridge cet été, et désormais Tunnel, c’est la troisième fois en moins d’un an que je me retrouve à suivre la même histoire se raconter épisode après épisode.

C’est un peu mon théâtre à moi. Me voici à ma troisième mise en scène du (presque) même texte.

J’ai hâte de voir ce que va en faire Jean Vilar au prochain festival d’Avignon.

C’est quoi ?

Tunnel|The Tunnel [1] est donc l’adaptation franco-britannique de Bron|Broen, formidable feuilleton policier suédo-danois dont la première saison a été diffusée en 2011.
Et que les Anglais ont découvert l’année suivante en version originale sur BBC4, l’une des chaînes de leur service public audiovisuel.
Les Français n’auront évidemment jamais l’occasion de vivre la même expérience sur France Télévisions, mais j’imagine qu’ils se débrouilleront autrement [2]

C’est également, de façon assez excitante sur le papier, la première incursion en fiction pour Shine France, la société de production derrière la version française de Masterchef [3], qui, pour l’occasion, est associée à Kudos, société anglaise que Drum et moi apprécions grandement pour avoir créé Spooks, l’avoir maintenue en très bonne santé pendant (presque) ses 10 saisons et pour nous avoir fait pleurer devant Broadchurch.

C’est enfin ce qu’appelle Canal + (sans aucun complexe) sa nouvelle création ORIGINALE [4] !

C’est avec qui ?

Du côté anglais, Stephen Dillane (un certain Stannis Baratheon dans Game of Thrones) mène une distribution d’acteurs habitués des séries télé (dont, Drum, Zoé de Spooks et un autre de Game of Thrones).
Chez nous, Clémence Poésy, elle aussi familière des séries (je vous rappelle qu’elle est la fiancée française de Chuck dans la saison 4 de Gossip Girl) même si elle l’assume avec peu de grâce et ne semble pas beaucoup aimer la télévision [5], est accompagnée d’acteurs connus essentiellement pour leurs rôles dans le cinéma d’auteur (Jeanne Balibar et Thibaut de Montalembert).

Ça parle de quoi ?

D’un duo de policiers de nationalités différentes, réunis à l’occasion de la découverte d’un corps déposé sur la frontière de leurs deux pays.

Dans Bron|Broen et The Bridge, l’adaptation américaine, cette frontière se trouve sur un pont, dans Tunnel|The Tunnel, elle se situe dans un tunnel de service du Tunnel sous la Manche.
Ce duo d’enquêteurs, lancé sur la trace d’un serial-killer médiatique qui tient à partager ses vues sur la société moderne, partage dans les trois séries, outre sa binationalité, un contraste détonant de personnalités. L’homme est un policier expérimenté, équilibré, bon vivant, tandis que la femme, plus novice, est d’une rigidité professionnelle inébranlable et très souvent peu au fait des conventions sociales.

Et c’est bien ?

C’est formidable.

Après quatre épisodes et à l’instar de l’adaptation américaine, le canevas des épisodes et la structure de l’intrigue policière restent très proches de la version scandinave.
Mais, pour moi, il s’agit d’une qualité qu’il faut porter au crédit de Ben Richards (ancien de Spooks) et de son équipe de scénaristes franco-britannique ; ils ont eu l’intelligence de percevoir que la première saison de Bron|Broen [6] était ce qui se faisait de mieux en matière d’histoire de serial-killer omniscient et ils n’ont pas eu la prétention d’améliorer ce qui fonctionnait déjà parfaitement (à la différence par exemple des scénaristes des saisons 1 et 2 de The Killing, la version américaine de Frobrydelsen, autre réussite danoise majeure).

Ce sur quoi ont pu et du agir les scénaristes de Tunnel|The Tunnel, à savoir la mise en scène des contrastes entre les pays concernés par l’enquête et la relation entre le duo binational se révèle épisode après épisode une franche réussite.

J’ai d’abord été agréablement surpris, même si elles vont de pair avec la "philosophie" des meurtres, par la noirceur et de la contemporanéité du contexte politique décrit dans Tunnel. Il se construit autour du sentiment anti-européen des deux côtés de la Manche et la montée des discours populistes en France, des aspects de la société que l’on ne voit jamais dans les séries françaises qui se déroulent toutes (hormis les séries policières d’Olivier Marchal [7] et quelques rares mini-séries) ou bien dans un passé lointain ou bien dans une sorte de présent intemporel fade. Les quelques menus changements qui en découlent pour l’intrigue policière apparaissent naturels (les vieux remplacent les sans-abris dans la deuxième "opération" du tueur) et permettent même d’aborder l’histoire sombre de la France (je n’ai pas vu beaucoup de séries évoquer la guerre d’Algérie). Cet ensemble plonge la série dans une atmosphère encore plus oppressante que l’originale, d’autant que Tunnel a opté pour une image froide et grisailleuse (il est vrai qu’on passe beaucoup de temps à Calais) loin des tons automnaux de Bron|Broen.

Concernant le jeu des différences culturelles entre l’Angleterre et la France (ma grosse attente pour la série), il faut attendre une bonne demi-heure, à première vue paresseuse de ce point du vue-là, pour dépasser le simple échange de quolibets éculés. Ce jeu s’affine à mesure que la relation entre Roebuck (l’Anglais) et Wasserman (la Française) se construit, qu’une complicité s’installe, que l’enquête avance et que les brigades se mélangent.
Les langues finissent également par se mêler. Sans presque le percevoir, on passe de successions de blocs exclusivement en français et d’autres seulement en anglais à des scènes où les deux langues se répondent ou s’affrontent (quand certains ne maîtrisent pas celle qui est parlée). Cet aspect linguistique, moins présent dans la version originale où la barrière de la langue semble moins forte entre les différents pays scandinaves et complètement absent dans la version américaine où l’espagnol est assez peu utilisé, est ici un supplément très savoureux (même si dans le quatrième épisode, l’anglais semble prendre le dessus dans le commissariat français...)

Bon, et je sais bien que j’y vois ce que j’ai envie d’y voir, mais je ne m’empêcher de trouver troublant le parallèle entre les personnalités des deux enquêteurs principaux et les états des fiction télé de leur pays respectifs : d’un côté, on a un homme simple, charmeur, plein de drôlerie, d’auto-dérision et de l’autre, on a une femme étrange, froide, sans émotion, qui ne comprend pas les rapports humains, et surtout sérieuse, bien trop sérieuse…

Dernière surprise de taille, le jeu des Français : ils parviennent presque tous à faire preuve d’un naturel quotidien très appréciable pour ce type de fiction romanesque, aidés en cela par des dialogues qui sonnent justes. Poésy, comme les deux anciens de la bande à Desplechin, Montalembert et Balibar, sont vraiment parfaits dans ce registre. (Je n’ai été gêné qu’occasionnellement par le jeu déclamatoire très "théâtre à l’ancienne" de Matthieu Carrière (qui heureusement ne survit pas bien longtemps) et celui de la médecin légiste, qui semble réciter son texte dans un autre univers.)

Je suivrai jusqu’à la fin de la saison cette troisième incarnation de la "femme en deux sur une frontière" avec grand plaisir et avec un plus grand enthousiasme encore que pour l’adaptation américaine.

Jéjé
P.S. Allez, pour la prochaine adaptation, je mise sur une collaboration Corée du Nord / Corée du Sud !
Notes

[1Je ne comprends toujours pas pourquoi le titre français n’est pas Le Tunnel, mais bon.

[2Je parle bien évidemment de commander les DVD sur Amazon.sx ou alors de faire du crochet en attendant une éventuelle diffusion en Arte en 2017.

[3Oui, clairement, la saison actuelle est largement en-dessous des deux précédentes.

[4La série est diffusée avec quelques semaines d’avance sur Sky Atlantic en Grande Bretagne.

[5"They’ve always taught us to choose what we were going to see – hence no TV at home when we were kids. Because TV imposes something on you." "[Nos parents] nous ont toujours appris à choisir ce que nous regardions, c’est pourquoi nous n’avions pas la télévision. La télévision vous impose toujours quelque chose." (The Daily Telegraph)

[6Et la deuxième emprunte un chemin tout aussi captivant.

[7Bon sang, Police District a déjà plus de dix ans.