1er janvier 2013
Episode Chronique
Je ne sais pas combien de temps Dick Wolf a dirigé l’écriture de Law & Order, mais je doute d’une implication totale de sa part sur les vingt saisons de la série.
Pourtant dès qu’un showrunner quitte publiquement une série, notre premier réflexe est de nous inquiéter. Je n’ai vu qu’une quarantaine de minutes de The Walking Dead, mais vu le boxon autour du départ de l’actuel showrunner, j’imagine que la série s’est plutôt bien remise du boxon autour du départ de Darabont en début de saison 2, non ? Alors qu’est-ce qui nous fait croire qu’il y a un problème majeur ?
Le métier de showrunner se traduit par le devoir de répondre aux attentes du public, du studio et de la chaîne. C’est un travail ardu qui n’est pas sans conflit. Si nous sommes juges de la première partie de ce postulat, nous ne le sommes pas des deux autres. Même si la série nous plait, il se peut que ce showrunner ne remplisse pas les attentes du studio et de la chaîne. Et même quand tout se passe bien, un changement de showrunner est monnaie courante à la télévision américaine.
Si on s’inquiète du départ de Dan Harmon de Community, c’est que l’homme s’était fait un nom en communiquant ouvertement avec son public, tout comme Joe Michael Strackzinsky l’avait fait à l’époque de Babylon 5.
Il a tissé un lien avec son audience en dehors de la production directe de sa série, et il y a des raisons de s’inquiéter, en tant que téléspectateur, quand une voix si forte et si indissociable d’une série en quitte la production. Mais l’homme avoue aussi être difficile et, placé à la tête d’une équipe d’une centaine de personnes, un bon scénariste peut ne pas être un bon showrunner.
Parce que malgré notre tendance à associer un nom à une œuvre, une série n’est pas le travail d’un showrunner seul. Un mauvais acteur peut ruiner un bon script. Une mauvaise musique peut empêcher l’implication du téléspectateur dans une intrigue. Un mauvais réalisateur peut manquer l’intérêt d’une scène par le choix d’un mauvais plan.
Pour faire une bonne série, il faut bien plus qu’un bon script. Il y une grosse différence entre le travail d’un acteur ou d’un scénariste et celui du reste des membres de la production. La plupart des personnes impliquées dans une série doivent être invisibles.
Un réalisateur, un musicien ou un décorateur doivent donner l’illusion de la facilité et doivent faire un travail efficace et faussement transparent. Une musique porte l’intrigue sans que le téléspectateur ne la remarque. Un réalisateur va choisir les meilleurs plans pour mettre en avant le travail d’un acteur.
Cela se traduit par le fait qu’on note plus facilement la performance d’un acteur et d’un scénariste qu’une prouesse technique. Mais, même mis en avant, scénaristes et acteurs ne sont pas logés à la même enseigne. Les productions américaines ont du mal à relativiser l’importance d’un acteur, en revanche, un showrunner est plus facilement remplaçable. Et, soyons honnête, il y a une part de vérité dans ce constat.
On regarde souvent des séries qu’on a aimé par le passé et qu’on a du mal à quitter. Le départ d’un acteur marque plus facilement le changement d’époque que celui d’un showrunner. Je me rappelle que ma passion envers Urgences s’est éteinte avec le premier départ de Shery Stringfield. Mon Urgences, ma période préférée s’arrête au moment où Susan monte dans ce train. Mais je n’ai pas arrêté la série à ce moment là. C’est le départ de Carol Hattaway qui sonne la fin de mon visionnage régulier de la série.
Si Gilmore Girls et The West Wing ont été marquées par le départ de leurs créateurs respectifs, en règle générale, un changement de showrunner a bien souvent un impact moins visible. Et, en soi, le départ d’un bon showrunner ne sonne pas le glas d’une série. Parce qu’un bon showrunner a formé une équipe de production efficace. Il sait s’impliquer pour faire respecter sa vision de la série mais sait laisser briller les bons éléments de son équipe.
Une bonne série, et même une série où l’auteur semble être indissociable de son œuvre, se doit de survivre sans accrocs majeurs à son départ. Assurer la longévité d’une série implique d’insuffler du sang neuf et de nouvelles idées tout au long de la production de sa série. Le problème est que, contrairement à ce que les sweeps et cliffhangers nous promettent, il y a une réticence au changement.
A mes yeux, le fait que le générique des séries ne change plus de saisons en saisons vient, en partie, de la volonté de dire au téléspectateur que la série qu’il aime ne change pas. On joue sur la nostalgie du téléspectateur en faisant croire au maintien de l’identité d’une série. Cette image qu’on s’est fait de la série à l’époque où la découverte est symbolisée par la distribution, et ce générique qui s’achève par un « Created by » immuable.
Si visuellement la série ne change pas, derrière la caméra, son équipe de production reste rarement inchangée entre deux saisons. Les studios et chaînes américaines semblent plus inquiets des changements visibles que des problèmes derrière la caméra. Si nous sommes passionnés par Community, je doute qu’une grande partie de l’audience va remarquer le changement de showrunner au retour de la série. En revanche, il est hors de question de renouveler Ta Mère, la Série avec les mêmes showrunners si Jason Segel ne signe pas pour une nouvelle saison.
Et il n’y a rien de cynique là-dedans, je reste persuadé que le changement a du bon. J’ai hâte de voir le nouveau Community et j’aurais été prêt à échanger ma saison 3 de The West Wing par Aaron Sorkin, pour une saison 8 du calibre de la septième.